Rêve
d'atome
Les publicités sont parfois d'une affligeante indigence
comme en témoigne notamment la dernière d'EDF mettant en
scène une jeunesse irradiant d'une fausse naiveté rendre compte,
sous couvert d'un compagnon pot de fleur pour mieux convaincre son public
"téléphage", d'une évidence incontestable : il faudrait
importer l'équivalent de 300 pétroliers par jour pour couvrir
les besoins énergétiques de la France sans compter la
promiscuité de plates formes pétrolières créées
à tout champ. Et en plus, "ça serait plus cher" y scandait
irréfragablement la créature pour asseoir la pertinence du
message à destination de ceux qui n'auraient pas été
convaincus par la métaphore statistique et les qualités
insoupçonnables d'ingénieur-atomiste servies par l'actrice
dont on ne voit vraiment pas ce qu'elle pourrait faire mieux que nous vanter
les charmes du nucléaire.
"Vive le nucléaire " devait en conclure le
téléspectateur coeur de cible admiratif devant les trucages
dignes d'un film de James CAMERON - d'un budget espère-t-on moindre
que celui qu'EDF/GDF consacre aux conventions
pauvreté-précarité - où un super tanker barbotait
en bord de Seine et une plate forme pétrolière côtoyait
la tour Eiffel. Le syndrome de KYOTO est très présent dans
les Etats majors énergétiques les amenant à se renvoyer
la responsabilité de la pollution (et tant pis pour les pétroliers
victimes de cette publicité comparative).
La conviction avec laquelle le lobby
électronucléaire à tendance à nous prendre pour
de la "viande à becquerels" force l'admiration. Jamais en reste d'une
bonne blague comme celle célèbre du nuage radioactif butant
sur les frontières de la citadelle France aussi infranchissables que
ne l'aurait jamais rêvé André MAGINOT, ou celle de la
pastille d'iode distribuée aux riverains circonvoisinant les centrales
nucléaires dans le seul rayon de 25 Krn car après c'est moins
grave, l'exercice de communication ici relevée fut anéanti
quelques jours plus tard par une actualité cette fois ci de l'ordre
du réel : celle des convois ferroviaires irradiés transportant
dans toute la France des déchets radioactifs, ce dont EDF/GDF était
au courant depuis belle lurette comme d'autres appariteurs de l'ordre
nucléaire.
Si le coût de l'électricité issue du
nucléaire est moins cher que celle produite par le pétrole,
c'est sans compter le coût induit par le stockage des déchets
nucléaires ainsi que le coût du retraitement de ces mêmes
matières (4 centimes par kilowatt/heure). La question du stockage
n'est toujours pas résolue à ce jour, 7 ans après l'adoption
de la loi du 30 décembre1991 relative à la recherche sur la
gestion des déchets radioactifs, même si elle est posée
lors des réunions de concertation avec EDF.
Gênant symbole de la toute puissance d'une
"technoscience" française sûre d'elle même, jusqu'au moment
où, comme en Italie ou en Suède, les citoyens lui demandent
des comptes, le lobby électronucléaire ne peut aujourd'hui
faire état d'aucune solution satisfaisante pour l'élimination
des déchets nucléaires et semble gêné aux entournures.
Comment alors s'étonner des attaques frontales dont elle est victime
par des organisations telles que Greenpeace ?
Tout comme les associations de consommateurs peuvent
légitimement se plaindre de l'organisation tardive d'une consultation
des citoyens sur les organismes génétiquement modifiés,
l'absence totale de débat démocratique des populations
concemées sur la question des déchets nucléaires et
l'absence de consultation des associations de consommateurs sur ce sujet
à l'initiative des foumisseurs d'électricité sont à
regretter.
D'autres pays européens ont pourtant suivi d'autres
voies. Les Suédois notamment ont fait un pas décisif vers une
soie du nucléaire qui pourrait être achevé vers l'an
2010. Il en est de même en Italie où, à la suite d'un
moratoire de 5 ans voté par le Parlement en 1987 et non remis en cause
depuis, les Italiens ont tacitement renoncé au nucléaire et
sont devenus de bons clients des foumitures EDF.
La France fait une nouvelle fois figure d'exception. Ce
ne sont pas les campagnes publicitaires, vecteur de la volonté d'EDF
de promouvoir l'électricité issue de la filière
nucléaire qui vont "éclairer" le consommateur-citoyen. En effet,
d'autres solutions existent telles que le chauffage urbain ou l'énergie
produite par les centrales de co-génération, bien moins polluante
et moins chère que celle issue du nucléaire.
Ceci étant, tout ce qui sensibilise l'opinion doit
être nuancé par la prise en compte d'un fait majeur : la mise
en concurrence de la fourniture d'énergie en France et notamment de
l'électricité. EDF va devoir affronter dans des conditions
difficiles des compétiteurs libres de toute contrainte sociale et
tenus à aucun engagement statutaire ou autre à l'égard
de leur personnel, installés au surplus à leur gré à
l'intérieur des frontières de l'hexagone. Ces compétiteurs
seront libres en outre d'exercer toute activité prolongeant la fourniture
d'électricité, ce qui pour l'instant est interdit à
EDF tenue au critère de spécialisation. L'ouverture du marché
de l'énergie risque de s'avérer préjudiciable aux
consommateurs dès l'instant où les nouveaux "entrants" ne seront
tenus qu'à revendiquer des droits et des parts de marché alors
qu'EDF ne pourrait qu'assurer les obligations et les contraintes afférant
au service universel.
Le seul atout de l'entreprise publique, il faut bien le
dire, est constitué par son parc électronucléaire, lequel
devrait lui permettre, au moins pour l'instant, de résister à
des compétiteurs aux dents longues, et maintenir à un niveau
acceptable, notamment de prix, ses prestations de service public aux
consommateurs de base.
Dans ce domaine, il est relativement facile d'être
puriste ; le problème étant que plusieurs purismes s'affrontent
et qu'il reste à dégager la recette qui permet de concilier
les obligations du service public, les règles d'un marché
concurrentiel et la meilleure protection de la sécurité, de
toutes les sécurités.
Etienne Defrance - Droit pour tous - 1998